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Compte-rendu de la Causerie #40 : Une médecine accessible à tous et toutes ?

Le Centre Hubertine Auclert a organisé une Causerie sur le thème "Santé des femmes, une médecine accessible À tous et toutes ?", le mardi 12 décembre 2017.

Le Haut Conseil à l’Egalité a publié récemment un rapport préoccupant sur la santé des femmes les plus défavorisées. Il démontre que les femmes sont de plus en plus nombreuses à renoncer aux soins de santé ou à ne pas solliciter des aides financières jugées trop complexes. De fait, la santé des femmes en situation de précarité s’est fortement dégradée.

Les raisons sont multiples : délais d’attente considérables pour obtenir un rendez-vous, dépassements d’honoraires, discriminations ou refus de soins, mais aussi à cause des charges familiales, d’une pénibilité au travail accrue ou d’un dépistage moins systématique. Comment la médecine pourrait davantage être au service de tous et toutes ?

Inscrite dans le cycle "Santé des femmes", cette Causerie a été une nouvelle fois l'occasion d'explorer - avec des personnalités engagé-e-s pour les droits et la santé des femmes - les pistes d’améliorations possibles pour une véritable médecine pour tous et toutes.

INTERVENANT-E-S :

  • Dr Gilles Lazimi, rapporteur, commission santé droits sexuels et reproductifs, Haut Conseil à l’Égalité Femmes-Hommes (HCEfh), et médecin en centre de santé municipal à Romainville (93)

Dans son rapport « Santé et accès aux soins : une urgence pour les femmes en situation de précarité », le Haut Conseil à l’Egalité s’est intéressé aux femmes en situation de précarité, ces femmes « hors radar », dont la santé est dégradée et l’accès aux soins entravé.Voir les conclusions du rapport

Les femmes représentent 64% des personnes qui reportent des soins ou y renoncent, soit près de 9,5 millions de femmes qui, chaque année :ne sollicitent pas les aides financières trop complexes : un tiers des potentiel.le.s bénéficiaires de la CMU-C ne la demande pas, font face à des dépassements d’honoraires ou à des délais d’attente trop importants, voire à des discriminations et des refus de soin, ne peuvent se permettre de prendre le temps de consulter un.e professionnel.le de santé, le quotidien de ces femmes étant une course permanente, dans laquelle leur santé passe en dernier, après leurs enfants, leur compagnon et la gestion des difficultés financières. Les femmes en situation de précarité présentent une santé dégradée, due à leurs conditions de vie et de travail pénibles, stressantes et usantes, et pourtant insuffisamment reconnues : malgré la réforme récente, les ¾ des travailleur.euse.s qui ont cumulé au moins un point sur leur compte prévention pénibilité sont des hommes, due à un accès et une participation moindre à la prévention et aux campagnes de dépistage, notamment des cancers du sein et du col de l’utérus, due à l’androcentrisme de la société et de la médecine, comme l’illustrent les maladies cardiovasculaires, qui sont la première cause de mortalité des femmes, en particulier chez les plus précaires d’entre elles. Les femmes survivent moins que les hommes (43% des accidents cardiaques sont fatals chez les hommes et 55% chez les femmes), car elles sont prises en charge plus tardivement. En effet, les symptômes spécifiques aux femmes sont mal connus par les professionnel.le.s de santé, les femmes elles-mêmes ou les éventuels témoins. Parmi les femmes, la mortalité est multipliée par 3 pour les catégories socio-professionnelles les plus défavorisées.

Le Haut Conseil à l’Egalité appelle à une politique volontariste de lutte contre les inégalités de santé qui tienne compte des inégalités de sexe, et encourage le développement de dispositifs spécifiques à destination des femmes en situation de précarité, notamment par une meilleure évaluation, dans le compte prévention pénibilité, du caractère usant et pénible des postes majoritairement occupés par des femmes en situation de précarité, une simplification de l’accès aux prestations sociales en matière de santé (fusion de la CMU-C, de l’AME et de l’ACS) et la mise en place d’un accompagnement pour faciliter les démarches, la formation des professionnel.le.s de santé à l’accueil des personnes en situation de précarité, au dépistage systématique des violences dans le cadre familial ou professionnel et aux symptômes spécifiques aux femmes pour certaines pathologies, cardiaques par exemple

  • Dr Laure Feldmann, médecin généraliste en centre de santé à Aubervilliers (93)Praticienne généraliste en cabinet à Aubervilliers, la docteure Laure Feldmann rappelle les données sociologiques de la population de ce territoire : une population plutôt jeune car 60% a moins de 40 ans, plutôt précaire car 54% sont  sans diplôme, 12% n'ont jamais été scolarisé-e-s ; 35% sont étranger-e-s ; 63% sont issus de ménages non imposables et enfin la moitié de la population gagne moins de 900 euros  mois. Concernant la population féminine, on dénombre plus de mariages précoces chez les femmes puis de femmes seules, elles sont 3 fois plus souvent mariées dans la tranche d’âge 15-24 ans, et enfin, on compte plus de divorces et de femmes célibataires qu’au niveau national à partir de 40 ans. en revanche, le taux de natalité est élevé car on compte 30% de naissances supplémentaires par rapport au reste de la France. concernant la santé maternelle, on compte 2 fois plus de grossesses adolescentes en Seine-St-Denis qu’en France métropolitaine. De plus, les familles monoparentales sont très majoritairement féminines (environ 90%) et aux faibles revenus déclarés car 50% gagnent moins de 766 euros par mois. cette population est 2 à 3 fois plus souvent touchée par le chômage que les familles bi parentales surtout celles avec des enfants en bas âge et celles avec 3 enfants et plus. 67% des femmes à Aubervilliers sont actives (emploi ou en recherche d’emploi), contre 77% des hommes, et 76 % des femmes au niveau national. Les femmes les plus nombreuses à se retirer du marché du travail sont les employées peu diplômées et les ouvrières, soit pour enfant malade ou ayant des difficultés scolaires, soient parce qu'elles sont en charge des soins à d'autres membres de la famille (parents, beau parents, petits enfants), elles connaissent souvent des conditions de travail difficiles, des horaires complexes, des bas salaires et beaucoup de temps partiel subi,

Conséquences sur la santé : 1 femme sur 4 renonce aux soins contre 1 homme sur 5. On compte 2 fois plus d'affections de longue durée à Aubervilliers, 6 fois plus de VIH, 4 fois plus d’hémoglobinopathies, 3 fois plus d’insuffisances respiratoires chroniques graves, 2 fois plus d'hypertension artérielle, de maladies du foie, du rein et de diabète. Selon l'étude du Mouvement Français pour le  Planning Familial 93 en 2010, le département compte près de deux fois plus d'IVG et d'IVG tardives par rapport à la région Île-de-France.  Les difficultés d'accès à l'IVG sont plus importantes, car moins d'établissements les pratiquant et des freins supplémentaires comme des barrières sociales et psychologiques, liées aux représentations ainsi qu’au regard social négatif encore porté sur l’IVG renforcent ces difficultés d’accès. Le délai avant le premier rendez-vous a augmenté depuis 1990 et davantage d’établissements publics exigent systématiquement la présence parentale pour les mineures (4 sur 8 en 2010). 4 établissements privés sur 8 refusent de pratiquer des IVG entre 12 et 14 semaines d’aménorrhée, alors que la loi les y autorise. Concernant le dépistage général organisé du cancer du sein à Aubervilliers, il est en augmentation (35%) mais faible en comparaison de celui du département (45.70%) et du national (52%).

Ces chiffres montrent bien la double discrimination en tant que femmes et en tant qu’étrangères ou issues de l'immigration. La mauvaise maîtrise de la langue française, les consultations longues, l’importance de l'interprétariat vont encore entraver l’accès aux soins. Ces femmes ont moins accès à l’éducation à la santé limitée, ont moins la possibilité d’avoir une alimentation équilibrée, ce qui entraine des problématiques d’obésité, des carences nutritionnelles, liées au coût de l’alimentation. On peut aussi invoquer comme facteurs aggravants le sexisme et les stéréotypes très ancrés dès l’enfance sur la répartition traditionnelle des rôles sociaux et des tâches familiales, en partie véhiculée par la religion, la charge mentale reposant presque exclusivement sur les femmes, l’occupation masculine de l’espace public, la méconnaissance des droits ainsi que des enjeux de l’égalité entre les sexes, l’isolement des femmes lié à l’appauvrissement de leurs réseaux sociaux, le manque d’estime de soi.

Pour les femmes étrangères, elles ne sont parfois pas à l’origine du départ ou bien ce départ est décidé en raison de problématiques graves et indépendantes de leur volonté (guerre, pauvreté), elles peuvent rencontrer plus de difficultés à s’insérer socialement, économiquement, ou être touchées par la dépression réactionnelle, le déracinement, majoré en cas d'exil forcé ou de psychotraumatismes. Elles seront parfois moins assidues aux rendez-vous médicaux ou en capacité de s'emparer des possibilités de soins, du suivi de de grossesse ou de la prévention etc (ex ateliers femmes enceintes). Ou bien elles ne sont pas couvertes par l’assurance maladie ou son renouvellement ou bien ne savent pas où s’adresser pour avoir des soins gratuits. Ou bien elles ont d’autres priorités :  le logement, l’accès à la alimentation, les soins aux enfants… La prévention ou certains soins comme les soins dentaires par exemple passent après. Enfin, les nombreux habitats insalubres présentent des risques de saturnisme, de promiscuité, des infections...La grossesse reste le moment privilégié pour l’accès aux soins pour les plus précaires.

Enfin, on constate aussi un appauvrissement de l'offre de soins (diminution du nombre de médecins, kinésithérapeutes, psychologues, du nombre de structures de soins...). Ces constats montrent aussi l’intérêt dans les politiques de santé de développer le dépistage et de la prévention, et de l’importance d’encourager la pratique sportive.

Beaucoup d'entrées dans le soin pour les plus précaires via la grossesse. Les professionnels de santé en profitent pour faire le point sur la situation sociale, nutritionnelle, interroger sur d'éventuelles violences conjugales, la prévention d’infections.  En conclusion, importance de mettre en place des projets spécifiques en direction des femmes précaires, qui subissent plusieurs discriminations, celles d'être femme, de milieu social défavorisée, et pour nombre d'entre elles celle d'être immigrée ou issue de l'immigration.

  • Karine Renaudie, présidente de l’Association de Développement de la Santé des Femmes (ADSF)

Informations

Date/Période 
Mardi 12 décembre 2017
Horaire 
18h00-20H00

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