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Les vœux d’Hubertine en graffiti !

Cette année, nous avons choisi de travailler avec Audrey Coridon, graffeuse, pour réaliser notre carte de vœux. Parce que promouvoir une culture de l’égalité, c’est aussi questionner toutes les formes d’expression. Retrouvez les coulisses de la création du graff…

Cette année encore, le Centre Hubertine Auclert a fait confiance à une artiste pour vous présenter ses vœux.

Audrey Coridon est graffeuse. Peu usuel, le mot désigne celle qui exprime son talent, à la bombe de peinture, sur les murs des villes. Non répertorié dans les dictionnaires légitimes, il nomme une réalité qui garde des allures d’exception.

Résolument urbain, le graff est autant une forme d’art qu’une pratique d’appropriation du territoire. En apposant son « blaze » - sa signature –, sur les murs, les tunnels, les camions, l’artiste signale sa présence, délimite son territoire, exprime sa réaction, transforme la ville en jeu de piste. Autant dire que lorsque les femmes s’y mettent, elles prennent de front deux interdits : leur libre circulation dans l’espace public et leur légitimité dans toutes les formes de création.

En choisissant une graffeuse pour mettre ses vœux en images, le Centre Hubertine Auclert met en valeur le talent et l’originalité d’une artiste ; il exprime aussi son ambition de poursuivre et de renouveler les questionnements féministes.


 

Artiste, graffeuse, professeure, assistante pédagogique, éducatrice, chef de projets, Audrey Coridon possède plusieurs casquettes. C’est celle d’artiste, et plus encore de graffeuse, que nous mettons en lumière au travers de notre carte de vœux 2011. Les pieds sur terre, passionnée et attentive, « Dey » (son pseudonyme) a répondu à quelques questions que nous lui avons posées. L’interview est illustrée par des photographies prises pendant la « pose » du graff sur le mur.

 

Pour vous, que signifie être « graffeuse » ? est-ce la même chose qu’être « graffeur » ?

 

  • Sans aucune hésitation : c'est la même chose !  Et c'est dans cet état d'esprit que je me positionne quand je vais peindre. Certes, sur le terrain, une femme qui peint c'est plus surprenant, autant pour les passants que pour les graffeurs. Mais que l’on soit « graffeuse » ou « graffeur », c’est toujours la même passion pour le spray qui nous unit.

    En revanche, une femme qui peint doit garder sa sensibilité et sa signature, justement féminine. Beaucoup de graffeurs m'ont dit « je te respecterai lorsque tu peindras comme un homme », autrement dit quand mon style ne fera apparaitre aucune trace de féminité. Je ne me reconnais pas dans cette interprétation de la graffeuse. Déjà que nous sommes très peu de femmes à graffer, acquérir une signature masculine ne doit pas être un objectif. De même qu’il ne faut pas se censurer.

    Aujourd'hui je me définis comme une passionnée de graffiti qui peint pour se sentir plus libre, portée par des envies et des démarches qui me sont propres.

 

Pensez-vous alors qu’il y ait deux styles distincts ? le lettrage pour les hommes, le pochoir pour les femmes si on caricature ?

 

  • En effet, si l’on regarde le milieu de très loin et que l’on grossit le trait : lettrages et personnages tout droit sortis de BD ou de dessins-animés à la Conan sont pour les hommes, et  fleurs, cœurs ou amoureux en  pochoirs sont l’apanage des femmes. C’est très loin d'être la réalité.

    Il n'y a pas uniquement des styles distincts entre hommes et femmes, il y a une multitude de styles dans le graffiti quel que soit le sexe. Les femmes s'imposent aussi dans le lettrage, le vandale ou le figuratif. Je pense à des graffeuses comme Liliween, Fancie ou MadC qui excellent autant que des hommes sur le terrain et qui ont justement su garder leur touche féminine. Ce qui les différencie, c'est qu'elles ont su faire preuve d'audace et de persévérance.

 

Dans vos œuvres, doit-on chercher un message particulier ? Souhaitez-vous transmettre des valeurs qui vous sont chères ?

 

  • Lorsque je peins je ne pense pas systématiquement à transmettre un message et cela dépend beaucoup du contexte de la réalisation. Je peins avant tout par envie et par passion. Mais je ne peux pas nier que lorsque je fais du graffiti je souhaite aussi montrer à ma manière que j'ai de l'audace à graffer, notamment face à des machos qui ont également des aprioris sur la place de la femme face à un mur.

    Que ce soit de manière directe ou indirecte sur le mur, je suis une femme qui graffe et je n'ai pas peur de l’affirmer. Je revendique avec humilité mais avec conviction mon audace et ma force féminine. Une autre valeur qui m'est chère et qui fait partie intégrante de mon identité, c'est mon métissage et mon lien très fort avec mes racines. Dans mes créations, je suis inspirée par la mixité et l'histoire de l'esclavage.

 

Vous êtes née dans les années 1980, la question de l’égalité femmes-hommes aujourd’hui vous parait-elle être une question du passé ?

 

  • Non pas du tout, je pense au contraire qu'elle est très actuelle et qu'elle a évolué. Ce qui est un peu désuet ce sont les préjugés qui tournent autour de l'égalité hommes-femmes. C'est-à-dire que beaucoup confondent revendication de l'égalité des sexes et féminisme. On peut revendiquer l'égalité sans pour autant crier au féminisme comme c'était le cas dans lesannées 70. Je pense aussi que l'égalité est bien là et que c'est dorénavant à la femme de se positionner dans la société en tant que femme, égale à l'homme. C'est un peu ce que je fais lorsque je graffe.

    La femme doit accepter et assumer ce statut, et nous, femmes devons être solidaires les unes des autres. Nous devons être en phase avec notre époque pour que justement nous ne soyons plus considérées comme des féministes hystériques mais bel et bien comme des individus autonomes, talentueuses et fortes en face et à côté de la gente masculine.

 

Vous êtes avant tout une artiste ? une femme artiste ? une artiste femme ?

 

  • Mais à partir de quel moment est-on une artiste ? Je dirais que je suis une femme libre et épanouie. Je suis en accord avec mon époque et je me sens de fait parfaitement égale à l'homme.
     

Votre blaze, « DEY », d’où vient-il si ce n’est pas indiscret ? Est-ce volontairement que vous signez d’un terme qui était le « titre du chef barbaresque qui gouvernait la régence d'Alger » ? Vous détourneriez ainsi le titre d’une fonction de pouvoir militaire masculin ?

 

  • Non, je ne savais pas que DEY correspondait à ce titre à l'époque. Mais je trouve finalement que ça colle plus ou moins avec mon statut de graffeuse qui part en guerre contre les préjugés posés sur les murs !

    Concernant mon blaze « Dey », c'est le graffeur Raphe qui me l’a suggéré.  En quelque sorte une contraction de « Audrey », mon prénom. J'ai adopté ce blaze parce que j'aime sa tonalité et ses lettres. Cependant, à mes débuts dans le graffiti, je posais sous le blaze de « Morenas ». Un graffeur, surtout celui qui pratique davantage le lettrage, a plusieurs blazes lorsqu'il accumule les années de peinture. Cela permet de jouer avec les lettres et de brouiller un peu les pistes.

 

 

Comment êtes-vous devenue graffeuse ?

 

  • Mon lycée avait lancé un projet de rénovation de l'établissement lorsque j'étais en Première et comme je dessinais régulièrement depuis l'âge de 10 ans, j'ai proposé mes dessins au proviseur adjoint. D'autres élèves avaient aussi fait des propositions et au final j'ai été incluse dans le projet avec une poignée de jeunes. Au moment de commander le matériel, je me suis rendue compte que j'étais la seule fille et qu’il n'y avait que des graffeurs en herbe qui « sketchaient » (ébauchaient/dessinaient - NDLR)  leurs « blazes » (signatures - NDLR) sur papier ou qui graffaient déjà sur mur. Comme je n'avais pas trop d'idée quant à la réalisation de mes dessins sur un aussi grand format, je me suis accordée aux autres qui souhaitaient commander des bombes et des pots de peinture.

    Le jour de la réalisation du projet a été un peu comme une révélation. Au moment d’utiliser la bombe, j'ai été presque hypnotisée par cet outil de travail et vraiment intriguée par toutes les possibilités qu'il pouvait offrir. Encore aujourd'hui je peux dire que la bombe est un outil plein de ressources et d’étonnement. L'odeur de la bombe, les coulures, les effets, les techniques du lettrage, la cohésion de groupe fondée sur une passion commune pour le graffiti… autant d’éléments qui m’ont donné envie de graffer et de me perfectionner.

    J'ai eu beaucoup de chance car même entourée exclusivement de garçons sur le projet, j'ai été très bien accompagnée. Tous passionnés et respectueux, ils ont partagé avec moi leur amour pour cet art vivant et m'ont donné le goût de la peinture à la bombe. Je pense notamment à Arcoz, Lenz ou Gazé, des jeunes comme moi qui à l'époque ressentaient ce besoin fort de s'exprimer.

    Originaire de la Réunion, je suis ensuite partie en France métropolitaine, à Paris, pour y continuer mes études. J'ai dû à ce moment-là, malheureusement, arrêter le graffiti pendant une période assez longue. J'ai repris en 2008 lorsque j'ai rencontré Raphe, un graffeur averti, qui pratiquait depuis dix ans et possédait une expérience assez solide dans le milieu du graffiti parisien. Il m'a alors introduit dans le milieu en m'invitant à un jam graffiti sur le canal de l'Ourcq. Depuis, je n'ai cessé de peindre au côté d'Esper, Dams, Slim, Seba, Kouka, Korny, Gustav, Perle, Shupa et beaucoup d'autres. Parallèlement, j'ai intégré le crew HEC qui aujourd'hui est devenu un vrai rassemblement d'artistes polyvalents et différents : le collectif Haut En Couleur (www.hautencouleur.fr)

 

 

Quel est votre vœu le plus cher pour cette année 2011 ?

 

  • Voyager et échanger. Je veux rencontrer des individus de tous les horizons et me remplir de cultures nouvelles. C'est pour moi une source d'évolution et d'inspiration primordiale dans ma vie de graffeuse et de femme.

 

  • contact [at] hubertine [dot] fr (subject: Je%20souhaite%20contacter%20Audrey%20Coridon) (Contacter Dey)

Informations

Date/Période 
Vendredi 7 janvier 2011

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