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Entretien avec Françoise Milewski économiste à l'Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE)

 Françoise Milewski, économiste à l'Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE) au sein de la Fondation Nationale de Sciences Politiques, et présidente du Conseil scientifique de PRESAGE - Programme de Recherche et d'Enseignement des SAvoirs sur le Genre de Sciences Po, répond à nos questions sur les caractéristiques de l’emploi des femmes, leur place dans les politiques territoriales et les conséquences de la crise sanitaire. 

 

 

Quelles sont les différentes caractéristiques de l’emploi des femmes en France aujourd’hui ?

Françoise Milewski (FM) : L’emploi des femmes reste très inégalitaire : si certaines inégalités se sont atténuées, d’autres ont persisté, et surtout, de nouvelles formes d’inégalités sont apparues. Par exemple, les écarts de salaires se réduisent peu, la non-mixité des métiers et des secteurs d’activité reste prédominante. Les taux de chômage des femmes et des hommes ont certes convergé, mais les femmes sont plus nombreuses à être en activité réduite, c’est-à-dire à vouloir travailler plus sans trouver l’emploi qui corresponde à leurs attentes. 

La précarité et le sous-emploi se sont amplifiés : l’emploi instable (CDD) et la forte proportion de temps partiel créent de nouvelles formes d’inégalités. Le temps partiel n’est pas majoritairement un « choix » éducatif, mais il est imposé dans les secteurs où les femmes constituent la majorité des emplois : commerces, hôtellerie-restauration, services à la personne... Les horaires atypiques compliquent même l’articulation. Non qualifiés ou dont la qualification n’est pas reconnue, ces emplois sont mal payés. Or, travailler à temps partiel et à faible taux horaire conduit inexorablement à la pauvreté, surtout parmi les femmes qui élèvent seules leurs enfants.

L’emploi des femmes se caractérise par une polarisation, d’un côté des femmes qui sortent bien formées du système éducatif (les filles réussissent mieux que les garçons) et deviennent cadres : la part de femmes parmi les cadres augmente, même si elle est encore minoritaire. De l’autre, la précarité et la pauvreté se développent. Les inégalités se recomposent.
 

En quoi la crise sanitaire va-t-elle aggraver les conditions d’emploi des femmes ?

FM : Elle a révélé la sous-valorisation de métiers majoritairement exercés par les femmes. Certains métiers (aides-soignantes, infirmières, auxiliaires de vie, aides à domicile, caissières…) ont des conditions de travail difficiles, et qui se sont dégradées durant la crise. Ils sont aussi mal payés, alors qu’ils sont essentiels. Il y a ainsi une contradiction entre la reconnaissance salariale et l’utilité sociale primordiale. Les femmes font dans la sphère professionnelle ce qu’elles font dans la sphère familiale. Le soin, l’attention aux autres (en particulier aux plus vulnérables), le ménage : les stéréotypes persistent. Elles savent, c’est « inné » ; d’où la non-reconnaissance des compétences et des qualifications.

La crise a aussi révélé et exacerbé l’inégale répartition des tâches dans la famille. Ces tâches ménagères et parentales ont été accrues. Or, les enquêtes sur l’organisation des confinements montrent que, dans le télétravail, la frontière a été plus poreuse pour les femmes que pour les hommes, aussi bien en temps passé qu’en espace de travail dédié ou non. Les déroulements de carrière vont s’en ressentir.

Enfin, parmi les femmes qui étaient en emplois instables, certaines ont perdu leur emploi ou ont vu leurs horaires réduits. Les pertes de revenus ont aggravé la pauvreté.
 

Quelles pourraient être les politiques territoriales de l'emploi ambitieuses pour réduire les inégalités entre les femmes et les hommes ?

FM: Il faut maintenir le cap de politiques d’égalité globales et cohérentes, car il suffit d’une crise pour que les droits des femmes soient mis en cause.

Le plus urgent est de s’atteler à l’aggravation de la précarité et de la pauvreté, déjà trop présentes auparavant. Des politiques d’emploi territoriales peuvent y contribuer. Par exemple, en œuvrant à la consolidation d’emplois instables en emplois stables, et en impulsant des négociations sur la revalorisation des bas salaires. L’objectif étant de  permettre une meilleure reconnaissance de la qualification dans les emplois du soin et du care, en particulier dans les emplois de services à la personne.

Comme au plan national, les mesures de relance territoriales devraient appliquer le principe de l’éga-conditionnalité, c’est-à-dire de conditionner l’attribution des fonds publics au respect des règles existantes en faveur de l’égalité. Or, déjà il semble, et ce n’est pas surprenant, que dans certaines entreprises le rattrapage salarial soit ralenti et les budgets d’égalité réduits. Priorité à l’emploi, l’égalité on verra après… Le fait que le télétravail durant les confinements ait été, en pratique, inégalitaire risque de renforcer les écarts de déroulement de carrières et de salaires.

Enfin, des politiques d’éducation à l’égalité permettraient de combattre les stéréotypes qui conduisent à la non-mixité des métiers et à la non-reconnaissance sociale et salariale de métiers pourtant essentiels. Le moyen-long terme peut s’engager dès aujourd’hui.
 

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