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La belle et le bot : l'intelligence artificielle est-elle sexiste ? Les réponses !

Mardi 7 mars 2017 de 18h30 à 21h avait lieu, à l'occasion des 40 ans de la journée internationale des droits des femmes, une conférence/débat organisée par le Centre Hubertine Auclert et Cap Digital dans les locaux de bpi france.

les moments forts

 Sommaire

 

Introduction : l'algorithme sexiste de Google

Une expérience simple présentée par Cap Digital pour ouvrir la soirée revèle que les intelligences artificielles, via la majorité des applications de nos téléphones, sont sexistes. On s’aperçoit que chercher « PDG » dans Google Images ne mène qu’à des hommes blancs de plus de cinquante ans. En revanche, chercher le mot « femme » ne mène qu’à des images de femmes hyper-sexualisées. Amélie Van Werbeke – intervenante pour Les internettes – le note aussi : si le compte YouTube de son association ne crée et ne consulte que des vidéos de femmes, les suggestions de contenus proposés sont des vidéos de jeunes Youtubeurs. Enfin, les intelligences artificielles conçues pour nous assister au quotidien sont pour leur écrasante majorité des humanoïdes féminins – on ne compte que 6 hommes sur les 39 assistant-e-s virtuel-le-s présenté-e-s au concours Miss et Mister Client 2016. Les assistantes virtuelles telles que Siri ou Cortana sont même programmées pour ne répondre au harcèlement sexuel qu’en flirtant... L’explication est simple : un algorithme est le reflet des habitudes de recherche des internautes mais aussi de ses programmateurs – souvent une équipe d’hommes – qui le conçoit et le destine à un public essentiellement masculin. Une des solutions au sexisme digital se trouve donc dans la mixité des métiers du numérique !

Des métiers masculinisés : une spécialisation occidentale

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les métiers du numérique n’ont pas toujours été masculins. C’est ce qu’a montré Isabelle Collet, Maîtresse d’enseignement et de recherche en sciences de l’éducation à l'Université de Genève et informaticienne : les femmes étaient nombreuses dans les formations en informatique avant les années 1980, et beaucoup de figures majeures de l’ingénierie informatique sont des femmes – Ada Lovelace au XIXe siècle, puis Grace Hooper, Karen Spärk Jones ou encore Shafi Goldwasser. C’est dans les années 1980 que les effectifs en école d’informatique se masculinisent : l'arrivée du micro-ordinateur dans les foyers constitue la véritable fracture ! Cet objet techno rentre dans l'imaginaire "geek masculin" et en évince les femmes. Ce qui était l’espace scientifique le plus mixte devient donc celui le plus exclusivement masculin. C’est à cette époque que le métier commence à être perçu comme rentable et prestigieux, et non plus un métier de « petites mains » du tertiaire. L’informatique porte un potentiel de création assimilé à celui de dieu – pouvoir « ordonner » le monde, créer une intelligence à son image : désormais lieu de pouvoir, ses métiers se masculiniseront, et ces hommes créent les programmes et les intelligences artificielles à l’image du monde tel qu’ils le perçoivent. Beaucoup d’intervenant-e-s en font la remarque : cette sexuation de l’item « création » à l’inverse de l’item « service » est une spécificité occidentale, et cette non mixité des métiers de l’informatique ne s’observe pas en Asie ou en Afrique.

Agir dès l’enfance pour briser les stéréotypes

Toutes et tous se sont accordés sur l’idée que la prévention des idées sexistes doit commencer dès le collège, voir plus tôt encore, pour que "aller chercher les filles" et qu'elles "apprivoisent les mathématiques" comme l’a dit Valérie Pécresse pour inaugurer la soirée, s’étant elle-même formée à la programmation pendant ses études. C’est le pari "bonnes pratiques" de plusieurs intervenantes : Salwa Toko de Wi-filles travaille à former des jeunes femmes aux compétences informatiques dès le collège. Il ne s’agit pas d’orienter les filles, mais de leur permettre d’êtres ambassadrices de la mixité dans le numérique et la programmation – et pourquoi pas, de s’approprier les objets afin de transformer leurs pratiques professionnelles dans d’autres secteurs. Amélie Van Werbeke, des Internettes, travaille à promouvoir la création et le micro vidéo-blogging féminin en organisant des Masterclass destinées aux femmes pour apprendre à construire un projet vidéo sur YouTube, des rencontres entre Youtubeuses, ou encore en concevant un moteur de recherche de Youtubeuses.
 

Changer les pratiques en entreprise

Au tour de Gisèle Belliot de prendre la parole. PDG de Hayo – le premier système de réalité augmentée qui connecte tous les éléments de votre maison - elle raconte son choix d’adopter un nom en –o et son soin de ne pas « genrer » l’objet.
Malgré cela, elle constate que son produit touche principalement un public masculin, et que rares sont les femmes à s’y attacher. La cause est difficile à établir. Peut-être un design légèrement inspiré de la science-fiction – domaine traditionnellement plus adressé au public masculin ? Ou à un marché des objets connectés qui – dans son ensemble – s’adresse principalement aux hommes ? Toujours est-il que même des démarchages de marketing ciblés à destination du public féminin n’ont pas suffi à inverser la tendance. Rémi Ferrand, Directeur Général de l’association Pascaline, a insisté sur la nécessité de recruter des femmes à différents postes, notamment aux postes techniques, afin de répondre à plusieurs enjeux que sont le manque de personnel, l’image du secteur, la relation à la clientèle féminine qui est socialisée différemment et dont les besoins concrets peuvent être différents. Il s’agit aussi d’améliorer le bien-être en entreprise : les intervenantes comme Salwa Toko ou Armony Altinier ont souligné à quel point le sexisme en entreprise est un frein à l’embauche et au maintien en poste des femmes dans ce secteur.

Promouvoir la mixité doit aussi passer par la sensibilisation et la formation des acteurs du terrain que sont les acteurs publics, les entreprises, les associations, en particulier au niveau local. Il s’agit de repenser les offres d’emploi – par exemple, écrire « développeur ou développeuse » au lieu de « développeur(se) ». Tous-tes ont constaté l’efficacité des quelques tentatives faites en ce sens.
La mixité dans les métiers du numérique répondrait aux problèmes du sexisme des objets eux-mêmes : Perle Assouline, étudiante à la WebSchool Factory, a souligné que le parcours client doit être repensé pour inclure les femmes dans la clientèle-cible et donc dans les métiers eux-mêmes. A divers niveaux, c’est bien un cercle vertueux qu’il s’agit de déclencher dans les métiers du numérique. Isabelle Collet le rappelle à sa manière : « Au lieu de se demander où sont les 40% de femmes en moins, pourquoi ne pas se demander qui sont les 40% d’hommes en trop ? ».

Le numérique peut être un outil d’émancipation pour les femmes

Les IA, les programmes, l’informatique et le numérique en général, sont donc marqués par l’absence de mixité voire le sexisme. Armony Altinier, administratrice de CINOV-IT, a insisté sur ce point : le numérique est une caisse de résonnance qui peut amplifier le sexisme de ses concepteurs et utilisateurs, ce qui peut conduire à des phénomènes de cyber-harcèlement. Mais il est donc possible d’en faire – et cela commence – une caisse de résonnance féministe. Le numérique est une opportunité pour se faire entendre, s’organiser, et répondre au sexisme, via l’inter-promotion et amplification des initiatives des femmes par d’autres femmes sur les réseaux sociaux notamment.
Le numérique comme outil d’émancipation, c’est aussi une idée portée par la Présidente de la région Ile-de-France : « l’Intelligence Artificielle va-t-elle libérer la femme telle Moulinex en son temps ? ». Car si le gain de temps permis par le numérique est une réponse à un enjeu fort de la vie des femmes et des hommes – à savoir la gestion simultanée d’une vie professionnelle, familiale, et personnelle –, ce ne serait qu’un début. Il faut aussi donner les clefs de l’innovation aux femmes, penser en termes de marrainages, et ainsi « libérer beaucoup d’énergie féminine », ce que la région cherche à porter via divers projets pour une région plus « smart ».

 

 

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