Entretien avec Mathéa Boudinet, sociologue post-doctorante sur les inégalités sociales

Mathéa Boudinet est sociologue post doctorante au Centre de recherche sur l’âge, l’expérience et les populations au travail au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) et affiliée au Centre de recherche sur les inégalités sociales de Sciences Po. 

Sa thèse s’est intéressée à l'articulation entre handicap et genre sur le marché de l'emploi en France.  

Pourquoi avez-vous choisi de traiter de manière conjointe des enjeux de genre et de handicap dans votre thèse ?

Ma thèse cherchait à s’inscrire dans un angle mort de la littérature sur les inégalités professionnelles, soit le croisement spécifique entre genre et handicap. Si les études sur les inégalités entre les femmes et les hommes ont connu un développement important ces vingt dernières années, les travaux en sciences sociales sur le handicap demeuraient minoritaires en France. D’autre part, parmi les études s’intéressant effectivement à la question du handicap, la population handicapée est souvent analysée comme un groupe relativement homogène, les différences étant généralement liées aux types, degrés et modes de survenue du handicap.

Pour autant, il y a un réel enjeu à réfléchir la manière dont peuvent se décliner et se moduler les inégalités selon les positions dans les rapports sociaux. Me concentrer dans mon travail sur les femmes handicapées était également intéressant car ces deux populations partagent des stéréotypes négatifs similaires pouvant leur être associés : faiblesse, dépendance, passivité, absentéisme (pour des raisons familiales ou de santé). 

D’après les résultats de vos travaux, quels sont les principaux freins rencontrés par les femmes en situation de handicap dans l’accès à l’emploi ?

En premier lieu, le cadre d’action publique en vigueur concernant l’emploi des personnes handicapées demeure marqué par un biais masculin. Les politiques publiques du handicap se sont historiquement construites autour de figures masculines (les mutilés de guerre, les ouvriers accidentés du travail), qui continuent de modeler les représentations que peuvent avoir les institutions et acteurs du champ du handicap, et mener à une prise en compte moindre des situations concernant plus spécifiquement les femmes. Ce biais masculin se retrouve également dans l’évaluation du travail, auquel s’ajoute un biais valide. En effet, les représentations des employeurs ou des collègues de travail se basent sur un modèle de travailleur dit « neutre », mais aux caractéristiques correspondant aux profils d’hommes (pas de responsabilités familiales, mobilité géographique) et de personnes valides (pas d’aménagement de poste). Ces représentations peuvent ainsi pénaliser les femmes handicapées dans leurs expériences professionnelles.

En termes de parcours professionnels, les trajectoires des personnes handicapées dans leur ensemble sont marquées par des formes d’activités supplémentaires, relatives à la santé ou au handicap. Néanmoins, les femmes handicapées, contrairement aux hommes handicapés, doivent également moduler leur investissement dans l’emploi selon le travail domestique qu’elles doivent accomplir au quotidien, au profit de leur conjoint (dans le cadre hétérosexuel). En outre, on retrouve dans les parcours des personnes handicapées des orientations scolaires et professionnelles encore plus différenciées selon le genre.

Enfin, le dernier élément de réponse que j’aurais à apporter concerne des formes de discriminations spécifiques aux femmes handicapées. Du fait de leur appartenance à la fois au groupe des femmes et des personnes handicapées, elles font l’objet de stéréotypes communs à ces deux groupes : elles sont plus souvent suspectées de folie ou d’hystérie, ou d’incompétence face aux tâches de travail.

 

Comment expliquez-vous que les politiques publiques visant à favoriser l’emploi des personnes en situation de handicap soient marquées par un biais masculin ?

Les politiques publiques restent marquées par certains modèles de travailleur handicapé, qui correspondent, dans les représentations dominantes, à des hommes ayant acquis un handicap moteur à l’âge adulte. Les modes de survenue sont souvent accidentels : des accidents du travail, de voiture… Les profils correspondant à ces représentations concernent ainsi une population masculine plutôt âgée, et dont les limitations sont relativement stables et concernent principalement des tâches physiques (position debout, port de charges lourdes). Pour autant, il s’avère que la répartition du handicap n’est pas, contrairement aux représentations que l’on peut en avoir, aléatoire. Les femmes sont par exemple plus concernées par les maladies chroniques, qui se caractérisent généralement par une plus grande instabilité des symptômes et des limitations plus diverses (temps partiel et ajustement des horaires par exemple).


De manière plus générale, il est important de rappeler que les accidents du travail et maladies professionnelles des femmes sont structurellement moins bien reconnus que ceux des hommes. Les travaux en sociologie du droit et de la santé au travail ont mis en lumière le décalage existant entre la législation et la différenciation des conditions de travail selon le genre. Par exemple, le droit encadrant la qualification d’un accident en accident du travail comporte comme critère le fait que l’événement soit attesté par un témoin. Or, les femmes, par exemple dans le secteur du ménage ou du soin à la personne, travaillent très fréquemment seules. Ce type de configuration empêche certaines formes de qualification, qui ouvrent par la suite accès à certains droits pour les travailleurs handicapés, comme l’Obligation d’emploi des travailleurs handicapés (les quotas de 6%).
De même, les sociologues de la santé et du genre ont montré que certaines pathologies très féminisées ont été moins étudiées et sont moins bien diagnostiquées que celles concernant des populations plus mixtes ou à majorité masculine. On pense par exemple aux maladies chroniques telles que la sclérose en plaques, la fibromyalgie ou l’endométriose. Ces connaissances médicales et les dispositifs d’accompagnement inégaux peuvent également entrer en compte dans les possibilités de recours aux politiques publiques, pour accéder par exemple à une reconnaissance administrative de handicap.

D’après vous, quels sont les principaux leviers sur lesquels les collectivités pourraient agir pour intégrer de manière combinée le genre et le handicap dans les politiques publiques et plus spécifiquement dans les politiques de l’emploi ?

Un premier levier d’action concerne les données chiffrées. D’une part, les collectivités pourraient réaliser des évaluations des quotas de personnes handicapées employées, en déclinant leurs analyses selon le genre. Les personnes handicapées prises en compte dans les quotas sont-elles en majorité des hommes ou des femmes ? Quels types de postes occupent-ils et elles, et cette répartition suit-elle les phénomènes genrés de ségrégation horizontale (types d’activités et de secteurs) et verticale (accès aux positions les plus hautes) ?  

D’autre part, je pense qu’il est important de dépasser l’enjeu unique des quotas dans la prise en compte du handicap. Les travaux en sociologie et démographie du handicap ont montré que les femmes déclarant des limitations accèdent moins fréquemment aux dispositifs de reconnaissance administrative du handicap par rapport aux hommes. Ainsi, il pourrait être intéressant d’identifier le handicap des personnes employées au-delà des reconnaissances administratives, en pensant des dispositifs qui permettent une acceptation plus large de cette notion. De même, différentes études de terrain ont montré l’intérêt de mener des campagnes de sensibilisation sur le handicap qui ne soient pas uniquement générales, mais aussi spécifiques à certaines conditions plus féminisées.  

Un autre levier d’action porte de manière plus globale sur la présentation du sujet du handicap dans les actions menées par les collectivités. Contrairement aux politiques d’égalité femmes-hommes, la question du handicap n’est pas systématiquement présentée comme un enjeu propre d’égalité professionnelle, mais plutôt comme quelque chose relevant plutôt de la diversité, ou des différences. A mon sens, les politiques menées par les organisations gagneraient à réfléchir le handicap dans des termes proprement politiques, comme c’est le cas pour l’égalité femmes-hommes, qui est cadré sous un angle féministe. Parler de « changement de regard » sur le handicap contribue à une dépolitisation du sujet. Pour lutter contre les inégalités entre personnes handicapées et valides, il faut réfléchir le problème en termes de structures sociales et axer le discours sur l’accessibilité, et les représentations validistes continuant d’exister dans les environnements professionnels.